Ruffin de Kintambo, Muana 60 ( l’enfant de l’indépendance )

En 1970 le Congo a fêté son 10e anniversaire de l’indépendance et à cette occasion, le couple Mobutu était aux côtés de Bwana Kitoko Baudouin 1er et de la Reine Fabiola – que ma mère n’aimait pas beaucoup parce qu’elle n’arrivait pas à donner une descendance au Roi. Mobutu se préparait à éblouir Bwana kitoko par un de ces défilés dont les congolais avaient le secret et dont le clou était toujours le passage de la DITRAC derrière le capitaine Bumba et son épée. La musique militaire était bien tenue de main de maître par le Major Kele, encore un fils de Kintambo.

vue de la tribune officielle du 30 juin 1960 – Mme Mobutu, le Roi Baudouin, le général Mobutu et la Reine Fabiola

Mais en 1970, le clou du défilé de l’indépendance, devrait être le passage devant le Président du Congo et du Roi des Belges, des groupes des « bana 60 » – ceux qui étaient nés libres et indépendants.

Pour les trouver, rien de plus facile : passer par les écoles. Selon l’âge, ceux -ci devraient avoir le niveau 3ème primaire pour les moins doués, et 4ème voire 5ème primaire pour les plus doués. Le gouverneur de Kinshasa ( était-ce Bangala, encore un enfant de Kintambo) ou son successeur Paul Noellart ( un métis flamand ou wallon que nous a donné la colonie), avaient mobilisés les grands moyens pour les habiller, des pieds à la tête: chaussures cuir de chez Bata, uniforme blanc-blanc de chez Alhadef et le béret noir – « munyere » avant la lettre.

Pas moins de 4 samedi ont été consacré à une préparation minutieuse par les meilleurs enseignants pour synchroniser les cadences des défilants, rythmé par la musique de la Fanfare du MPR, en fait la fanfare Sainte Cécile de Jeannot Lopongo et son compère Joseph Booto debath », habillée en « Voté Vert ».

Rassurez-vous, je n’en faisais pas partie. Mes parents qui se bousculaient encore pour avoir droit soit à la carte d’évolués, soit au crédit fonds d’avance, n’ont pu se retenir pour me faire venir au monde plus tôt. Vous avez compris, ils ont opté pour la maison. Qu’à cela ne tienne, j’étais toujours aux premières loges, en bon Ngembo pour suivre les répétions des « Bana 60 ». Chaque commune devrait aligner son groupe. Et c’est là que le plus naturellement du monde, s’est dégagé mon ami Ruffin, le fils de Mama Zuani sur la rue Mayi-Ndombe. Ruffin ce n’est pas n’importe qui !

Elève de l’école saint Georges, très intelligent et doté d’un excellente diction en français, il était un peu la curiosité sinon la pièce maîtresse de la délégation de Kintambo. Ruffin avait une malformation de naissance, mais à cette époque, sa taille paraissait normale à notre groupe d’enfants. Sa petite bosse et sa « grosse tête » comme on le taquinait gentiment n’a jamais posé problème. Il ne me semble pas qu’il ait fait l’objet d’une quelconque discrimination. Je le croisais souvent dans la cour de la paroisse Saint François pour des joutes de « récitations françaises ».

Un atout pour les « Bana 60 » de Kintambo. Le souriant Ruffin était à la fois la mascotte porte-drapeau et la référence. Il connaissait si bien le « Debout Congolais » l’hymne nationale, qu’au lieu de le chanter, il le récitait pour épater la galerie.

Ruffin était donc bien à la tête de la délégation des « Bana 60 de Kintambo » qui ont défilé devant le Président Mobutu et le Roi Baudouin. Il avait exécuté à la perfection le « tête à gauche » sur le boulevard de 30 juin, en passant devant la tribune au moment où Mobutu saluait les enfants de 60. Et je suis sûr que Mobutu a bien noté que le fils de Mama Zuani est bien passé devant lui, ce 30 juin 1970, puisque Mama Zuani bourgmestre de son état, était une des collaboratrices du Général Mobutu comme on disait à l’époque.

Les jours d’après, mon ami Ruffin était sur toutes les photos du défilé – enfin c’est ce que j’imaginais – puisqu’en allant chez eux, l’album photos de famille, en noir et blanc, ne montrait que lui , souriant de toutes ses dents… et les autres. C’était son moment de gloire… et depuis, Ruffin n’a plus grandi. Il a gardé, semble-t-il, la même taille, le même sourire… et je parie qu’il pourrait presque remettre sa tenue de Muana 60 du 30 juin 1970.

Dommage que pour les 50 ans puis les 60 de notre indépendance, aucun défilé n’est venu marquer l’événement. Comme si les congolais en général et les kinois en particulier, ont oublié le plaisir d’un défilé synchronisé. Ils préfèrent d’ailleurs s’adonner à des « marche de la santé » sans règles précises, à part rejoindre le point de beuverie du jour, un samedi ou un dimanche.

Ceux des bana 60 qui sont allés voir le Gouverneur de la ville de Kinshasa Ngobila Gentiny, ont oublié notre mascotte le souriant RUFFIN DE KINTAMBO.

Joseph Pululu.